Une cabane au fin fond de la sombre forêt.
Deux oursons se chamaillent jusqu’à ce que l’ourse arrive, tout sourire pointu.
– Mère Oursuline, Mère Oursuline, raconte-nous une histoire !
– Oh oui, l’histoire de la Princesse au petit pois ! C’est ma préférée ! S’il-te-plaît, Mère Oursuline !
– Du calme, les oursons. Venez donc vous asseoir. Je vais vous la raconter, votre histoire, mais elle sera un peu différente de celle que vous aimez tant mais bien plus intéressante.

Il était une fois une princesse fort triste et fort seule. Elle cherchait depuis des lustres un vrai prince à épouser. Mais contrairement à Cendrillon, elle ne trouvait pas chaussure à son pied ! L’un était trop rustre, l’autre trop bodybuildé, un autre encore parfaitement insensible. Elle avait même entrepris un long voyage pour rencontrer des princes de tous pays et de toutes couleurs. En vain, hélas… Quand elle pensa avoir enfin trouvé la perle rare  (un prince aux grands yeux de biche, à la peau translucide et aux manières apparemment délicieuses), elle dut vite déchanter car il s’avéra finalement grossier au possible et fan d’un nouveau sport barbare répondant au nom de football. Quand il voulut l’inviter à assister à un match, elle découvrit la véritable nature de l’élégant : un fanatique hurleur et rageur capable des pires insultes… Bref, le prince délicat qui saurait charmer son cœur lui demeurait inaccessible. Elle rentra de son périple dépitée et inconsolable. Sa mère la voyait déjà devenir vieille fille à 18 ans, un affront à son noble sang !

Un soir de tempête, on frappa à la porte du château. La vieille mère alla ouvrir et découvrit là un pauvre hère, certainement mendiant à ses heures. Il était vêtu de haillons détrempés et odorants, son visage était maculé d’immondices, ses pieds nus et écorchés faisaient peine à voir. Sur un ton guindé en parfaite inadéquation avec son allure défroquée, il se présenta comme un prince de sang pur et expliqua que des brigands de grand chemin avaient tué son escorte princière et pire encore l’avaient dépossédé de ses biens. Il dit encore qu’il était juste inconcevable que le roi du pays laisse ainsi des voleurs faire la loi sur ses chemins et que ça ne serait certainement pas arrivé chez lui !
La mère était assez encline à croire à cette histoire d’autant que le jeune homme, sous sa crasse, semblait plutôt avenant, mais sa fille, dégoûtée par l’apparence négligée du drôle, ne voulait pas mordre à l’hameçon. Alors, la vieille reine eut une idée pour déterminer de façon certaine la belle lignée de leur hôte et offrir ainsi un fiancé à sa difficile progéniture.
Elle fit entrer le jeune homme qui se disait affamé dans la salle des banquets. Pendant que la princesse écœurée tenait compagnie au prétendu prince qui vitupérait encore après l’insécurité du pays, elle commanda une soupe en cuisine et y déposa une mouche qu’elle camoufla au plus profond du bol, entre un poireau et une carotte. Elle servit elle-même son invité pendant que les servantes déposaient d’autres bols de soupe pour le reste de la famille royale. Chacun goûta le potage délicieux avec appétit y allant de son compliment pour le chef… sauf le jeune homme qui ne toucha pas au bol sitôt la première cuillérée sirotée. Pire, il repoussa le bol avec une mine dégoûtée et n’osa pas même approcher le pain pourtant parfaitement blanc de sa bouche.
A la fin de la collation, la reine demanda à son hôte pourquoi il n’avait pas touché à sa soupe alors qu’il se disait affamé. Il prétendit alors que le mets avait un goût détestable et qu’il ne serait pas étonné si on lui disait qu’une mouche y avait fait ses ablutions crépusculaires.
La princesse ne put que constater son erreur : seul un prince de sang pouvait se targuer de posséder un palais si délicat. On lava le prince à grande eau parfumée de lavande et l’on découvrit un jeune homme fort accort qui fut alors au goût de la princesse difficile. Il était en tout point parfait et répondait à tous les critères précis qu’elle avait inscrits sur son journal intime depuis sa prime enfance.
Le mariage fut célébré en grande pompe, sans même qu’on eut demandé l’avis au prince piégé dans le château ; la mouche à l’origine de cet amour eut la place d’honneur au banquet, sur la joue du marié. La princesse et le prince vécurent toute leur vie ensemble mais l’histoire ne dit pas s’ils furent heureux à chaque instant de leur existence commune. Un amour sincère peut-il naître entre une princesse amoureuse des manières affectées et un prince capricieux ? Surtout quand on ne tient pas compte de la volonté de l’un des partis…