Les Curieuses Chroniques d’Amaz ont été retrouvées dans un sombre donjon, à moitié enfouies sous des monceaux de vieilleries poussiéreuses et malodorantes. Le livre, à peine mangé par les mites antiques, narre des événements qui se sont produits il y a des siècles, dans une mystérieuse contrée aujourd’hui disparue (ou largement transformée), le Duché d’Amaz. Confié à un scribe compétent, l’ouvrage a été restauré et traduit afin que son contenu soit raconté au plus grand nombre. Installez-vous confortablement, et laissez-vous emporter vers ces contrées mystérieuses au charme délicieusement désuet. Voici les histoires de vos ancêtres.

La vie était relativement agréable dans le duché d’Amaz. Le duc Kan Art Vhéssay était un homme dur mais plutôt juste pour un seigneur. Il avait aboli le droit de cuissage (n’étant pas réellement friand de jouvencelles), prélevait des impôts assez raisonnables et ne taxait même pas l’eau de pluie, enrôlait dans son armée hommes, adolescents et vieillards de façon parfaitement aléatoire et allait jusqu’à offrir un gros tonneau de cervoise à chaque fête majeure (oui, un tonneau pour tout le duché : un seigneur, même généreux, se devait de ne pas paraître trop amical envers le bas peuple).
Le climat était clément, en ces temps de paix forcée. La dernière guerre avait prélevé un lourd tribut chez la gente masculine et les combats avaient cessé faute de combattants dignes de ce nom. Les femmes avaient pris les rênes de l’économie, contraintes et forcées, mais bienheureuses pour certaines d’être débarrassées d’un mari violent ou alcoolique, voire les deux.
C’était le cas de la Veuve Cupcake. Elle avait repris l’échoppe de son époux à sa mort, survenue six mois plus tôt. A 19 ans, elle était la plus jeune veuve de la contrée et une aura de mystère la nimbait, en partie due à la disparition prématurée de Monsieur Cupcake. En effet, il s’était éteint dans la fleur de l’âge à seulement 72 ans, pendant la guerre qui ravageait alors le pays. Il ne faisait bien sûr pas partie de l’armée ducale, ayant échappé à l’enrôlement (c’est que Monsieur avait le bras long et des amis haut placés) et s’était éteint dans son lit paisiblement. Rien de bien anormal, à première vue. Mais Monsieur Cupcake était réputé pour sa santé de fer : il avait enterré quatre femmes et douze fils, il courait chaque jour pendant deux heures à l’aube et enchaînait par une journée de travail endiablée. Il était encore capable de faire la fête le soir jusque tard dans la nuit et pouvait vider un tonneau de bon vin sans même piquer du nez. C’était un roc, ce qu’on appelle communément une force de la nature. Personne ne croyait à une mort naturelle au fond de son lit. D’autant que le tailleur, réputé d’un bout à l’autre du pays pour son talent et son sens aigu des affaires, laissait derrière lui un bon pécule, qui revenait naturellement à sa jeune épouse, puisqu’il n’avait plus aucun héritier.
Ajoutez à cette mort suspecte et ce gros héritage, une veuve au visage atypique et au prénom exotique (des Maya, ça ne court pas les rues, dans le bon duché d’Amaz), et vous n’êtes pas loin de crier à la sorcellerie.
La méfiance était de mise quand on croisait la jeune dame, on évitait de laisser les enfants seuls en sa présence (en six mois de mariage, elle n’avait pas pu concevoir, c’était franchement étonnant, n’est-ce pas ?) et on murmurait sur son passage. Néanmoins, les affaires étaient toujours florissantes, car la veuve Cupcake, comme on l’appelait volontiers, était une couturière hors pair doublée d’une gestionnaire intelligente. L’échoppe ne désemplissait pas malgré le mystère qui nimbait la jeune femme, ou peut-être bien grâce à lui.
Maya, quant à elle, se souciait fort peu des ragots et des regards effrayés. Elle vivait sa vie sans heurts et était satisfaite de voir son commerce prospérer.
En cette chaude après-midi automnale, Maya était à jour avec ses commandes. Elle avait travaillé d’arrache-pied pendant plusieurs jours pour être dans les temps et ses deux apprentis étaient partis livrer les différents articles à travers la ville. Hormis un seul, que la tailleuse se réservait. Elle n’avait pas eu l’occasion de voir le client en question depuis un petit moment et sa jovialité lui manquait. Ils étaient rares les hommes capables de faire rire la jeune femme, mais lui y parvenait sans mal.
L’auberge Chez Ze Fish était bondée quand Maya y entra. Dès qu’elle ouvrit la porte, le fumet du lieu la frappa de plein fouet : l’odeur ambrée de la cervoise fraîchement brassée, le musc piquant des mâles travailleurs venus se détendre dans la taverne, la cire sucrée utilisée pour lustrer les meubles antiques, le ragoût épicé de poissons, spécialité de la maison. Tout cela se mélangeait pour créer une atmosphère accueillante. Le bruit était à la hauteur de l’odeur : riche et prenant, il formait un brouhaha rassurant pour qui voulait se fondre dans la masse.
Au fond, à la place d’honneur derrière le comptoir, Alex Ze Fish jouait les boute-en-train comme à son habitude. La serveuse, Brêt Bigoudène, avait l’habitude des bons mots de son patron depuis le temps qu’elle travaillait dans l’auberge, et paraissait passablement blasée. Mais ce que Maya savait, c’était que pour rien au monde la jolie blonde n’aurait changé de travail. Alex, sous ses dehors de bon vivant affable, était un employeur sérieux et un fervent défenseur des droits de tout un chacun. Chez lui, les clients n’étaient pas toujours les rois et si l’un s’avisait d’être un peu trop entreprenant envers la serveuse, il passait du gentil poisson d’eau douce au requin assoiffé de sang. Il était même capable, malgré une constitution somme toute assez faiblarde de sortir manu militari l’effronté soiffard irrespectueux. Peu connaissait le passé tumultueux d’Alex, mais Maya était dans ses petits papiers et savait très bien à qui elle avait affaire. L’homme était un idéaliste, il avait roulé sa bosse comme mousse sur un bateau pirate, mais cette expérience éprouvante n’avait pas entamé son optimisme et sa foi en l’humanité. Il appréciait particulièrement la jeune Maya. Elle était intrigante, mystérieuse à souhait et ses conversations étaient rafraichissantes, bien loin de celles de ses clients habituels, qui avaient tendance à tourner en rond. La veuve était stimulante et Alex était d’un caractère curieux. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre.
Mais attention, nulle tension sexuelle entre eux, contrairement à ce que les piliers de comptoirs se plaisaient à imaginer et colporter. Non, ils aimaient simplement converser en tout bien tout honneur : ils étaient ce qu’on aurait pu qualifier des amis, si le terme avait alors existé pour deux membres de sexe opposé.
Maya se dirigea droit vers le comptoir, non sans habilement louvoyer pour éviter les quelques mains baladeuses et ivrognes qui n’avaient pas réaliser que l’affriolant fessier était celui de la veuve Cupcake.

– Bonjour Monsieur Alex. Comment allez-vous ?
– Très bien et vous-même, belle demoiselle ? Qu’est-ce qui vous amène dans mon joyeux bocal ? Rien de grave, j’espère ?
– Une commande, très cher. Quelle autre raison j’aurais de venir dans cette gargote de seconde zone ? Je vous apporte votre nouveau tablier, taillé avec amour par mes blanches mains.
Vous l’aurez compris, les deux compères aimaient s’asticoter gentiment et maniaient l’ironie avec habilité.

Après avoir précieusement rangé le tablier, Alex prit place aux côtés de Maya. Il avait un peu de temps devant lui, Brêt faisait du bon boulot efficace et n’était pas débordée, les clients présents paressaient calmement. Il pouvait donc un peu se relâcher et profiter de la visite.

– Alors, quoi de neuf à l’échoppe Cupcake ?

– Oh pas grand chose, j’ai reçu un tout nouveau tissu d’une contrée lointaine, je pense qu’il va faire un malheur au château. Sinon, j’ai entendu d’étranges rumeurs… Il semblerait que le Duc ait une nouvelle lubie, il voudrait faire payer des impôts supplémentaires à tous les gens différents… Je me demandais si vous en aviez eu vent, et si vous aviez plus de précision ?

– Ah ça… En effet, j’en ai entendu parlé, et c’est franchement inquiétant…
– A ce point ?

– Oui, je le tiens d’un garde du palais. Le Duc aurait très peur de tout ce qu’il ne peut pas contrôler et se serait mis en tête de faire payer cette peur irrépressible à tous ceux qu’il estime potentiellement dangereux.

– C’est assez flou, non ?

– Oui c’est flou, et c’est justement ça qui me fait peur. Sur quels critères vont être choisis les imposés ? J’avoue que je ne sais pas sur quel pied danser. Jusqu’à présent, la vie n’était pas si mauvaise par ici, mais si du jour au lendemain on peut être considéré comme « différent » et payer un impôt pour cela, ça ne m’intéresse plus du tout ! Je pensais le Duc meilleur homme…

– Hum, je ne pense pas que vous soyez concerné… En revanche, moi…
– Mais il n’y a pas plus doux que vous !

– Allez dire ça aux voyous qui ont maculé mon arrière-cour avec du jaune d’œuf pourri et qui ont laissé un gentil message : « Dégage sale sorcière basanée ».

Alex passa du rose vif au rouge incandescent en deux secondes :

– Comment ont-ils osé ?! C’est vraiment lamentable ! Nous vivons des jours sombres, je le sens. J’entends les clients quand ils baragouinent dans leur cervoise. Et ce que j’entends ne me plaît pas. La peur est dans l’air du temps.
– Je le sais bien, je le vis au quotidien, vous savez. Je vois bien la réaction des gens quand je les croise. Personne n’ose me frôler. Je ne sais pas comment changer ça, ni même si c’est possible…

Alex prit un air mystérieux.
– Je serais vous, je ne me ferais pas trop de souci. Il faudra bien que ça change…
Maya leva les yeux au ciel d’un air blasé :
– Si vous le dites…

– Oh mais il se fait tard et j’ai un rendez-vous important. Je suis obligé de vous abandonner, mais prenez donc une autre cervoise, c’est la maison qui régale !
Alex, après un dernier coup d’œil à la jeune veuve, sortit de son auberge. Dans la cour, l’attendait déjà son interlocutrice. Dame Fluffy du Pompom semblait très distinguée et détonnait fortement dans cette cour d’auberge. Elle aurait plus eu sa place dans la cour d’un château. Néanmoins, la belle n’était pas de noble naissance, elle se donnait juste des airs de princesse. Mais elle en avait les moyens. On murmurait dans son dos qu’elle était à la tête d’une véritable fortune, bien cachée de tous ceux susceptibles de lui prendre : éventuels prétendants ou collecteurs d’impôts.
Dame Fluffy était une indépendante, une vraie. Jamais mariée, ni fiancée, pas de famille pour la « vendre » au plus offrant, elle vivait comme bon lui semblait, bien au-dessus des mauvais regards des paysannes jalouses de cette liberté ou des coups d’œil concupiscents des célibataires du coin.
On ne savait pas vraiment d’où venait la fortune de la belle, ni même ce qu’elle trafiquait réellement. Mais quand on voulait avoir une information, c’était elle qu’il fallait contacter. Si bien que la légende prétendait qu’elle était à la tête d’un réseau gigantesque qui trempait dans des histoires pas très nettes. Toujours est-il qu’on venait de très loin pour louer ses services, parfois onéreux.
Alex l’avait justement sollicitée pour une affaire personnelle.

– Alors, vous l’avez trouvé ?
– Oui, je l’ai trouvé. Evidemment ! La personne qu’on nomme l’Alchimiste ne vit pas très loin de chez vous en fait. Voici son adresse.
La dame passa un papier chiffonné dans la main du tavernier qui s’empressa de lire l’information tant attendue.
– Mais c’est la boutique d’à côté ! Il n’y a qu’une apothicaire ici…
– On en est là, mon bon monsieur. Chacun cherche une couverture innocente pour masquer ses petites lubies… J’ai vu que vous aviez placé le sac de ducats dans le tronc habituel, c’est bien, vous êtes honnête…
– J’imagine que je n’aurais pas eu l’adresse si je m’étais défilé…
– Oh, vous n’auriez certes pas eu l’adresse, mais vous auriez certainement eu une visite déplaisante… Je n’aime pas être dérangée pour rien !
– Et sinon, avez-vous réfléchi à ma proposition ?
– Hum, ça ne me semble pas très opportun. Je suis une indépendante, je vous l’ai déjà dit, alors ne le prenez pas mal, ce n’est pas personnel mais je vais devoir décliner.
Alex parut déçu :
– Oh, c’est dommage. Je suis sûr que vous y auriez trouvé votre compte… Bon, on fait comme la dernière fois pour la personne suivante ?
– Certes, je vous contacterai dès que j’en saurai plus.
L’informatrice élégante se leva gracieusement, une bouffée de jasmin s’envola jusqu’aux narines d’Alex, l’enivrant plus certainement que les vapeurs de cervoise qu’il avait l’habitude de servir. Il la regarda partir d’un air navré. Puis il relut le papier froissé au creux de sa main.

– Ah ben ça alors, si j’avais su que l’Alchimiste vivait juste sous mon nez !

Il lança un regard par-dessus sa clôture, la porte était juste là, à deux pas, une porte massive au heurtoir effrayant. Il n’avait jamais passé cette porte, l’apothicaire s’était installée là l’année dernière seulement, et il n’avait pas été malade au point d’avoir besoin d’aide. Il ne connaissait même pas la négociante, il l’avait peut-être déjà croisée au marché, mais elle n’était jamais venue à l’auberge, ça, il en était persuadé.

Demain, en tout cas, il la rencontrerait et peut-être trouverait-il enfin cet Alchimiste qu’il pistait depuis trop longtemps.

Alex est Alex Zefish, le tavernier
Bretagne est Brêt Bigoudène, serveuse Chez Ze Fish
Fluffy Pompom est Dame Fluffy du Pompom, informatrice mystérieuse
Miss-Cupcake est Maya La Veuve Cupcake, tailleuse