Les curieuses Chroniques d’Amaz, épisode 1

Les curieuses Chroniques d'Amaz, épisode 1

Les Curieuses Chroniques d’Amaz ont été retrouvées dans un sombre donjon, à moitié enfouies sous des monceaux de vieilleries poussiéreuses et malodorantes. Le livre, à peine mangé par les mites antiques, narre des événements qui se sont produits il y a des siècles, dans une mystérieuse contrée aujourd’hui disparue (ou largement transformée), le Duché d’Amaz. Confié à un scribe compétent, l’ouvrage a été restauré et traduit afin que son contenu soit raconté au plus grand nombre. Installez-vous confortablement, et laissez-vous emporter vers ces contrées mystérieuses au charme délicieusement désuet. Voici les histoires de vos ancêtres.

Les curieuses Chroniques d'Amaz, épisode 1

Les curieuses Chroniques d'Amaz, épisode 1

La vie était relativement agréable dans le duché d’Amaz. Le duc Kan Art Vhéssay était un homme dur mais plutôt juste pour un seigneur. Il avait aboli le droit de cuissage (n’étant pas réellement friand de jouvencelles), prélevait des impôts assez raisonnables et ne taxait même pas l’eau de pluie, enrôlait dans son armée hommes, adolescents et vieillards de façon parfaitement aléatoire et allait jusqu’à offrir un gros tonneau de cervoise à chaque fête majeure (oui, un tonneau pour tout le duché : un seigneur, même généreux, se devait de ne pas paraître trop amical envers le bas peuple).
Le climat était clément, en ces temps de paix forcée. La dernière guerre avait prélevé un lourd tribut chez la gente masculine et les combats avaient cessé faute de combattants dignes de ce nom. Les femmes avaient pris les rênes de l’économie, contraintes et forcées, mais bienheureuses pour certaines d’être débarrassées d’un mari violent ou alcoolique, voire les deux.
Les curieuses Chroniques d'Amaz, épisode 1
C’était le cas de la Veuve Cupcake. Elle avait repris l’échoppe de son époux à sa mort, survenue six mois plus tôt. A 19 ans, elle était la plus jeune veuve de la contrée et une aura de mystère la nimbait, en partie due à la disparition prématurée de Monsieur Cupcake. En effet, il s’était éteint dans la fleur de l’âge à seulement 72 ans, pendant la guerre qui ravageait alors le pays. Il ne faisait bien sûr pas partie de l’armée ducale, ayant échappé à l’enrôlement (c’est que Monsieur avait le bras long et des amis haut placés) et s’était éteint dans son lit paisiblement. Rien de bien anormal, à première vue. Mais Monsieur Cupcake était réputé pour sa santé de fer : il avait enterré quatre femmes et douze fils, il courait chaque jour pendant deux heures à l’aube et enchaînait par une journée de travail endiablée. Il était encore capable de faire la fête le soir jusque tard dans la nuit et pouvait vider un tonneau de bon vin sans même piquer du nez. C’était un roc, ce qu’on appelle communément une force de la nature. Personne ne croyait à une mort naturelle au fond de son lit. D’autant que le tailleur, réputé d’un bout à l’autre du pays pour son talent et son sens aigu des affaires, laissait derrière lui un bon pécule, qui revenait naturellement à sa jeune épouse, puisqu’il n’avait plus aucun héritier.
Ajoutez à cette mort suspecte et ce gros héritage, une veuve au visage atypique et au prénom exotique (des Maya, ça ne court pas les rues, dans le bon duché d’Amaz), et vous n’êtes pas loin de crier à la sorcellerie.
La méfiance était de mise quand on croisait la jeune dame, on évitait de laisser les enfants seuls en sa présence (en six mois de mariage, elle n’avait pas pu concevoir, c’était franchement étonnant, n’est-ce pas ?) et on murmurait sur son passage. Néanmoins, les affaires étaient toujours florissantes, car la veuve Cupcake, comme on l’appelait volontiers, était une couturière hors pair doublée d’une gestionnaire intelligente. L’échoppe ne désemplissait pas malgré le mystère qui nimbait la jeune femme, ou peut-être bien grâce à lui.
Maya, quant à elle, se souciait fort peu des ragots et des regards effrayés. Elle vivait sa vie sans heurts et était satisfaite de voir son commerce prospérer.
Les curieuses Chroniques d'Amaz, épisode 1
En cette chaude après-midi automnale, Maya était à jour avec ses commandes. Elle avait travaillé d’arrache-pied pendant plusieurs jours pour être dans les temps et ses deux apprentis étaient partis livrer les différents articles à travers la ville. Hormis un seul, que la tailleuse se réservait. Elle n’avait pas eu l’occasion de voir le client en question depuis un petit moment et sa jovialité lui manquait. Ils étaient rares les hommes capables de faire rire la jeune femme, mais lui y parvenait sans mal.
Les curieuses Chroniques d'Amaz, épisode 1
L’auberge Chez Ze Fish était bondée quand Maya y entra. Dès qu’elle ouvrit la porte, le fumet du lieu la frappa de plein fouet : l’odeur ambrée de la cervoise fraîchement brassée, le musc piquant des mâles travailleurs venus se détendre dans la taverne, la cire sucrée utilisée pour lustrer les meubles antiques, le ragoût épicé de poissons, spécialité de la maison. Tout cela se mélangeait pour créer une atmosphère accueillante. Le bruit était à la hauteur de l’odeur : riche et prenant, il formait un brouhaha rassurant pour qui voulait se fondre dans la masse.
Au fond, à la place d’honneur derrière le comptoir, Alex Ze Fish jouait les boute-en-train comme à son habitude. La serveuse, Brêt Bigoudène, avait l’habitude des bons mots de son patron depuis le temps qu’elle travaillait dans l’auberge, et paraissait passablement blasée. Mais ce que Maya savait, c’était que pour rien au monde la jolie blonde n’aurait changé de travail. Alex, sous ses dehors de bon vivant affable, était un employeur sérieux et un fervent défenseur des droits de tout un chacun. Chez lui, les clients n’étaient pas toujours les rois et si l’un s’avisait d’être un peu trop entreprenant envers la serveuse, il passait du gentil poisson d’eau douce au requin assoiffé de sang. Il était même capable, malgré une constitution somme toute assez faiblarde de sortir manu militari l’effronté soiffard irrespectueux. Peu connaissait le passé tumultueux d’Alex, mais Maya était dans ses petits papiers et savait très bien à qui elle avait affaire. L’homme était un idéaliste, il avait roulé sa bosse comme mousse sur un bateau pirate, mais cette expérience éprouvante n’avait pas entamé son optimisme et sa foi en l’humanité. Il appréciait particulièrement la jeune Maya. Elle était intrigante, mystérieuse à souhait et ses conversations étaient rafraichissantes, bien loin de celles de ses clients habituels, qui avaient tendance à tourner en rond. La veuve était stimulante et Alex était d’un caractère curieux. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre.
Mais attention, nulle tension sexuelle entre eux, contrairement à ce que les piliers de comptoirs se plaisaient à imaginer et colporter. Non, ils aimaient simplement converser en tout bien tout honneur : ils étaient ce qu’on aurait pu qualifier des amis, si le terme avait alors existé pour deux membres de sexe opposé.
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